Être parent
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Une histoire sans murs

J’avais une histoire d’accouchement qui me fourmillait au bout des doigts.

Enfin je croyais. Il y a tous ces mots qui se sauvent et se délient pour parler un peu de moi et beaucoup de nous, de toi. Alors je ne sais plus.

C’est une histoire de petites cloisons de rien du tout. Des voiles qui se soulèvent et qui me font croire que je pourrais presque tendre les doigts vers mon écran, là, maintenant, et effleurer ton visage et tes cheveux du bout des doigts. Une histoire sans murs, une histoire de liens qui se créent tout doucement, en attendant une nouvelle qu’on se relaie en chuchotant.

***

Février 2016.
Brins de fils invisibles qui se tissent et voyagent d’un téléphone à un autre.

Je l’imagine dans son salon, à faire les cent pas et en comptant les longues minutes qui séparent ses contractions. Elle n’est sûre de rien, ne voudrait manquer aucun signal. « Là, est-ce que ça y est? »

Dans une attente presque aussi fébrile se tient mon amie. Sa caméra et ses cartes mémoire sont prêtes. Elle a même glissé quelques bougies dans son sac. Cette maman que je ne connais pas, elle sera entre bonnes mains avec elle.

Jeudi matin. C’est l’heure. Ma Catherine, elle part immortaliser les plus beaux instants d’une famille pour la première fois, et je suis portée par la vague, étrangement.

Mes larmes me surprennent à un feu rouge. Émue de savoir que tout près, une maman débute son ascension. Chanceuse, je porte un secret.

Une histoire sans murs _ 2

31 décembre 2013.
Une autre toile. Nos fils se touchent à des kilomètres de distance.

Catherine me tient au courant de l’évolution de ses contractions. Le travail débute doucement chez elle. Dans un moment d’insomnie, je vérifie mon téléphone. Quelques secondes plus tôt, elle m’écrivait : « Nous partons pour la maison de naissances, c’est maintenant! » Oh mon amie! Je te tiendrai la main à distance dans les prochaines heures, tu le sais n’est-ce pas?

Février 2016.
Fils entremêlés, fils enchevêtrés.

Je me surprends à penser plusieurs fois dans les heures qui suivent à cette femme dont j’ignore même le nom. Comment va-t-elle? Comment le travail avance-t-il? Catherine m’envoie des bribes d’information. « Elle est tellement forte… »

Transfert de la maison de naissances vers l’hôpital. Je devine ma belle amie chamboulée. Tant de similitudes avec son propre accouchement deux ans plus tôt…

Il n’y a pas de logique. Je fais maintenant des comptes rendus à ma mère… Je sais qu’elle comprend. À combien de degrés de séparation d’une femme en train d’accoucher doit-on arrêter d’y penser? Je décide que je m’en fous et que tout ceci a du sens.

Elle est là, sous mes yeux, cette toile qui se tisse doucement, faite de cette inconnue et de Catherine, de ma mère, de ma sœur et de mes amies, de ces mères que je croise depuis des années sur le chemin de la maternité. Une toile faite de dizaines et de centaines de femmes. Milliers de fils qui se chevauchent et finissent par se comprendre.

Une histoire sans murs _ 3

Juillet 2014.
Les fils de ma toile.

Je roule à mon tour vers la maison de naissances. À l’autre bout de la ville, Catherine veille sur moi, je le sais, elle me l’a dit. « Je vais être connectée 200 000. Continue ta belle bulle ma chérie, je t’aime. T’es forte. »

Quelques heures plus tard, en s’assoyant dans son lit au milieu de la nuit, elle saura que quelque chose se passe. Au même moment, je commençais à pousser et ma fille naissait quelques minutes plus tard.

Février 2016.
Un nœud, trois nœuds, une boucle.

Catherine est partie se reposer chez elle, au milieu de cet accouchement qui s’étire depuis deux jours. Mais on la rappelle pour des photos. Celle à qui je pense sans arrêt est prête à pousser. Je m’arrête au milieu d’une allée à l’épicerie, le téléphone dans les mains : « Go! Go! Go! Mon amie! »

Elle arrivera à temps. Privilège inouï. Catherine, dis-moi, comment on fait pour garder nos pieds sur terre quand on est premier rang de la vie qui bat avec fracas?

Une histoire sans mur _ 4

***

Mon histoire se termine par une petite fille qui naît en hurlant. Par deux nouveaux parents que je devine épuisés et submergés d’amour.

Atterrissage en douceur. Mon amie m’écrit en pleurant, à regarder devant son écran ses centaines de photos qui seront magnifiques, je n’en doute pas.

J’ai appelé ma maman. « Toute la petite famille va bien ». Je devine que nous respirons toutes un peu mieux.

Mon histoire se termine et moi je reste là, les bras ballants devant l’immensité de ce qui se passe chaque jour dans nos vies.

Devant cette toile que j’ai eue un instant sous les yeux et qui m’a secouée et m’émeut encore.

Je croyais avoir une histoire d’accouchement à raconter.

Mais c’est une histoire de fils et d’âmes qui se touchent. Je pense que c’est une histoire d’amour pour toi qui me lit. Une histoire pour mes sœurs tisseuses de toile.

Une histoire sans murs _ 5

 

Crédit photos : MarieMarine Photographie

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Journaliste indépendante, entrepreneure, mère de trois fabuleux petits êtres humains et nostalgique assumée. J’aime imaginer que ma vie de famille est une petite bulle pleine d’amour et de douceur, mais ça crie, ça claque des portes et ça ne fait pas souvent le ménage par chez nous. J’écris pour retenir ce doux chaos qui me transporte, me chavire et me rend un peu folle.

5 commentaires

  1. Audrey dit

    C’est magnifique ! Ça me chamboule toute en-dedans à matin. (Maintenant j’ai envie d’accoucher encore et encore) Merci :)

  2. tsss tsssssssssss & tssss ! dit

    Psss … tssss .. tssss et tss ! Bien joli tout ça et toujours poétiquement emballé . Bizzzz àToutes & Tous

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